Tuesday
Sep202011

Le Figaro / La musique silencieuse d'Emanuel Gat / Ariane Bavelier

Le chorégraphe reprend à Paris "Brilliant Corners", crée à Montpellier en juillet

Depuis 1957, Brilliant Corners était seulement le titre d'un mémorable album de Thelonious Monk. Désormais, c'est aussi celui d'une pièce fascinante d'Emanuel Gat. Elle est composée avec la même incroyable virtuosité que l'album du pianiste mais dansée sans musique. Juste des vibrations entrecoupées de silences que Gat écrit lui même comme les lumières et les pas. Composée pour dix danseurs magnifiques, surtout les garçons, Brilliant Corners ne relève d'aucun modèle. L'Israélien, qui se destinait a être chef d'orchestre fait surgir ce qu il appelle un « organisme chorégraphique » : de même qu'une musique se trame des relations de notes et d'accords différents, cet « organisme » naît d'un flux de mouvements façonné par les rapports qu'entretiennent les danseurs entre eux.

L'interiorité de leurs relations est totale. Ils ne livrent aucun effet a destination des spectateurs ne se laissent pas divertir par le passage des mouettes rieuses dans la nuit, mais tissent une partition extrêmement subtile qui s'irise et se nuance en continu : si bien qu'on croît voir palpiter l'essence de la danse dans ce qui se crée entre les dix de ce groupe-là. Chaque danseur semble indépendant mais le groupe soude leur diversité et ne se défait jamais : certains quittent parfois le rectangle de lumière au centre de la scène mais restent au bord, présents a ce qui se déroule et ne saurait se passer d eux. Car cet « organisme chorégraphique » se construit grâce a une toule de mouvements qui évoluent en parallèle et en correspondances d'un danseur a l'autre : regards, affrontements, unissons qui volent en éclats de dix manières différentes, détail d'un avant bras a
l'horizontal repris ici et là. Gat multiplie aussi les jeux de contraires : fentes et arabesques, pleins et délies, sauts et glissades. Les danseurs sont proprement extraordinaires : ils ont une présence forte, une attention presque instinctive des uns aux autres, et le geste naturel quelles que soient les difficultés techniques dont la piece est hérissée ».



Tuesday
Sep202011

Libération / Marie-Christine Vernay / Eclats D'Israël à Montpellier Danse / Juin 2011

CRITIQUE Festival. La 31e édition de la manifestation, qui s’achève aujourd’hui, a mis à l’honneur Tel-Aviv.

Par MARIE-CHRISTINE VERNAY

Pour sa 31e édition, le festival Montpellier Danse n’a pas démenti son succès public (avec un taux de remplissage qui atteint 98%, soit 38 000 spectateurs et 400 000 euros de billeterie) ni sa capacité à mobiliser les professionnels. Entre autres bonnes nouvelles, comme l’arrivée d’un cirque chorégraphique avec Phia Ménard et Angela Laurier, la manifestation, dépliée sur l’agglomération et la région, avec un focus cette année sur Tel-Aviv, n’a pas manqué de réjouir avec deux soirées très différentes confirmant le talent de deux jeunes chorégraphes, David Wampach et Emanuel Gat. A eux deux, ils ont comme encadré le festival.

Estocade. En ouverture, David Wampach proposait une version inouïe du Sacre du printemps. Interprétant la musique de Stravinski dans le silence, uniquement avec la respiration, son duo du Sacre s’achevait par une estocade d’épée médiévale très surprenante. Un vrai sacre, sans coup férir.

Le week-end dernier, c’est Emanuel Gat qui était acclamé. Né en 1969 en Israël, le chorégraphe s’est installé depuis 2007 à la Maison de la danse d’Istres. On l’a suivi dès son arrivée en France, avec la conviction qu’un jour il livrerait une de ces pièces qui marquent l’histoire de la danse. Pas besoin d’argument, d’image, de décor, Emanuel Gat a une totale confiance en l’art chorégraphique et dans les danseurs. Et, à une époque où l’on est submergé d’informations périphériques qui brouillent les pistes, il est bon et courageux de revenir à l’essentiel. A force d’insister pour construire son propre langage, le chorégraphe travaille pour la danse elle-même. Il se destinait à une carrière de musicien compositeur (il signe d’ailleurs la musique et la lumière du spectacle) et cela se sent dans Brilliant Corners (1), titre emprunté au jazzman Thelonious Monk via l’un de ses 33 tours sorti en 1957.

Même si cette musique n’est pas présente dans la pièce, on croit l’entendre : son urgence, sa vélocité, ses décrochages et chorus. Chez Monk comme chez Gat, dans la douleur, il y a la volonté de réparer. Les dix danseurs se présentent de dos et c’est à peine croyable de les voir œuvrer ensemble tout en revendiquant une solitude farouche, sauvage tel le chorégraphe. Ils resplendissent à tous, dans les coins les plus reculés, ils échangent des regards chargés, ils se reposent parfois sur le plateau, dans la marge, toujours présents.

Cheval. Quant aux solos, ils explosent en mettant en valeur chacune des différentes personnalités du groupe. On ne se lasse pas de cette danse qui n’a aucune échappatoire et se pose là en vérité. Comment réparer ce qui a fait si mal, c’est toute la question de ce spectacle ni classique, ni contemporain, ni hip-hop -hors étiquette. Ici, un saut déchire l’espace, une latéralité l’adoucit. On n’est pas sous le charme, car il ne s’agit pas d’un spectacle caressant. On cherche dans une main qui se distingue, un couple assis sur la scène en point final, la vélocité même, de quoi survivre à un profond désespoir. Sans complaisance, Emanuel Gat enfourche la beauté, en fait son cheval de bataille.

Tout l’inverse de Yuval Pick avec Score, une danse au kilomètre qui épuise, vide les trois danseurs et les spectateurs. Pour cette édition, c’est le doux regard de Raimund Hoghe qui s’est porté sur l’ensemble du festival avec des après-midi lors desquelles il expliquait simplement son travail. Et, cerise sur le gâteau, une soirée unique dans la cour de l’Agora où le chorégraphe-dramaturge a fait bien sûr du Raimund Hoghe, sur le principe d’une danse sur fond de chanson nostalgique et d’une fin annoncée avec le titre Avec le temps, interprété par Dalida, dont le seul intérêt, dit quelqu’un, est quand même d’être mieux que du Sardou.

Changement de cap en 2012. Jean-Paul Montanari, directeur de Montpellier Danse, regardera son autre Méditerranée, celle qui le constitue aussi puisqu’il est né en Algérie. Après Raimund Hoghe, l’artiste associé sera Mourad Merzouki, chorégraphe, directeur du Centre chorégraphique de Créteil et du Pôle Pik à Bron (69). Le hip-hop a toujours été présent dans la manifestation, il va et vient. Absent cette année, présent l’an prochain. Quant à cette autre Méditerranée, elle s’arrêtera en Espagne, en Afrique du Nord, au Liban, en Turquie. William Forsythe sera toujours de la partie, comme Akram Khan et Saburo Teshigawara.


(1) Au festival Paris Quartier d’été, du 3 au 6 août.



Tuesday
Sep202011

Les inrockuptibles / Gat le magnifique / Patrick Sourd

Eclaircie sur la cour d'Honneur des Invalides avec le chorégraphe Emanuel Gat qui illumine le festival Paris Quartier d'Eté.

Privé de la jouissance des jardins du Palais-Royal réquisitionnés par la Comédie-Française qui y construit un théâtre provisoire en raison d'une campagne de travaux salle Richelieu, le festival Paris Quartier d'Eté n'a rien perdu au change en s'installant dans la prestigieuse cour d'Honneur des Invalides. Le lieu s'avère idéal, si ce n'était les caprices d'une météo n'ayant jamais cessé de perturber le bon déroulement des spectacles. Ainsi en fut-il pour Brilliant Corners, dernière création d'Emanuel Gat (chorégraphe d'origine israélienne, officiant depuis 2007 à la Maison de la Danse d'Istres dans les Bouches du Rhône), qui dut attendre chaque soir une fenêtre de ciel clair pour danser entre deux ondées. Gloire soit d'ailleurs rendue aux dix danseurs et danseuses qui méritent d'autant plus d'être ovationnés qu'ils nous ont offert une prestation impeccable sous la menace de conditions climatiques pouvant à tout instant les interrompre pour cause de déluge inopiné.

Etrangement, découvrir Brilliant Corners en plein air dans cette ambiance de défi lancé aux intempéries donne à la proposition un caractère de danse urbaine outrepassant très certainement le propos d'Emanuel Gat. Mais quel plaisir de suivre ainsi cette pièce à la manière d'une geste humaine aussi risquée qu'aventureuse. Et quel bonheur d'assister seconde après seconde à son développement à travers le fin tissage de ses codes et signes pour atteindre l'expression d'une perfection formelle purement éblouissante.

Cette précision dans la gestuelle dessine alors avec une incroyable vérité le caractère de chacun de ses interprètes tout en se revendiquant constitutive de la peinture d'un groupe. L'image palpitante d'une série de solitudes individuelles, de celles qu'on ne rencontre que dans les foules et qui, au détour d'un mouvement, donnent naissance à des solos passionnants ou se crystallisent en fragiles duos comme autant de petits miracles.

Apparitions et disparitions sont au coeur des mystères de la chorégraphie d'Emanuel Gat. A la manière des instantanés photographiques, les corps s'animent dans de savants contre-jours à partir de l'image arrêtée du ballet. Moderne évocation de nos moeurs contemporaines et de nos translations hasardeuses, la danse d'Emanuel Gat subjugue par l'extrême délicatesse avec laquelle elle tire le portrait de chacun de nous. Une justesse du trait qui s'accorde aussi bien avec les plages musicales composées par le chorégraphe, qu'avec celles, sourdes, des longs silences dans lesquels il ose projeter sa danse.

Evoquant par son titre le célèbre album de Thelonious Monk (1957), Emanuel Gat dédicace sa création à l'incomparable liberté créative du pianiste pour nous livrer via ce moment d'exception une reflexion sur l'infime des constructions humaines au coeur d'un monde pris dans la tourmente. Brillantissime.